“Pour les manifestants, ne pas combattre signifierait accepter une dérive désormais considérée comme intolérable.”

Les phrases clés

“Envoyer l’armée ici signifierait admettre que Pékin a définitivement perdu le contrôle de la situation.”

interview

La tension reste vive à Hong Kong. Dimanche, pour le seizième week-end de mobilisation, des policiers ont tiré des balles en caoutchouc au cours d’affrontements avec des manifestants pro démocratie, près d’un centre commercial qu’ils avaient investi. Depuis quelques jours, les appels à manifester et à la grève se multiplient sur internet à quelques jours du 28 septembre, la date anniversaire du début du Mouvement des parapluies de 2014, et du 1er octobre, quand sera marqué le 70e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine.

L’écrivain Jason Y. Ng, l’un des principaux représentants du Groupe des avocats progressistes de Hong Kong, nous révèle pourquoi ce mouvement de protestation, très soudé et organisé bien que dépourvu de leaders, continuera à faire entendre sa voix.

Ce mouvement de protestation s’est transformé en une irréversible collision frontale avec la Chine. Où trouvez-vous la force de lutter contre le géant chinois?

Les manifestants savent très bien qu’ils ne pourront jamais être plus forts ou plus nombreux que les Chinois. Ils luttent, donc, avec le peu de ressources à leur disposition: leur voix, leur courage, leurs convictions. Même si la chance n’est pas de leur côté, l’inaction est, aujourd’hui, perçue comme le signe d’une couardise historique. Pour les manifestants, ne pas combattre signifierait réitérer l’erreur commise par les générations qui nous ont précédées et accepter une dérive désormais considérée comme intolérable.

De quelle façon, ces dernières années, les droits humains ont été bafoués à Hong Kong?

De toutes les façons possibles et imaginables. La liberté politique, de la presse, de la recherche académique, le droit de réunion… ont tous été attaqués.

Qu’espérez-vous obtenir en continuant à manifester?

Les manifestants ont formulé cinq requêtes précises: le retrait de la loi d’extradition (qui a été obtenu) et la démission de la cheffe de l’exécutif, Carrie Lam. De même, le gouvernement doit officiellement retirer la définition d'”émeutes” utilisée pour désigner les manifestations en cours, ordonner la tenue d’une enquête indépendante exhaustive au sujet des violences perpétrées par les forces de l’ordre et, enfin, libérer tous les manifestants qui se trouvent derrière les barreaux. Le mouvement va continuer jusqu’à ce que toutes ces requêtes soient pleinement entendues.

Ne craignez-vous pas une intervention très violente de Pékin?

La Chine ne mobilisera pas l’Armée populaire de libération pour réprimer les manifestations! Le coût politique d’une telle décision serait trop grand. De plus, l’année 2019 est très délicate pour le pouvoir chinois: elle marque le 70e anniversaire de la République populaire chinoise, le 30e anniversaire de la répression de la Place de Tiananmen et le 5e anniversaire de la Révolution des parapluies, à Hong Kong. Envoyer l’armée ici signifierait admettre que Pékin a définitivement perdu le contrôle de la situation.

Est-il vrai que d’innombrables violences ont été causées par des agents de police infiltrés dans les manifestations?

Des témoignages et des vidéos ont montré des agents de police infiltrés commettant des crimes violents et incitant les autres à en faire autant. L’idée à la base de cette stratégie est l’incrimination des manifestants pour justifier les arrestations de masse.

Ne craignez-vous pas que ce mouvement ne ternisse irrémédiablement la réputation de Hong Kong en tant que fondamental centre économique et financier asiatique?

La réputation de Hong Kong est entachée par l’irresponsabilité de son gouvernement qui ne répond pas à ses électeurs mais directement à Pékin. Sa réputation est souillée par ses forces de l’ordre exaltées qui frappent violemment les manifestants et incitent les militants anti-démocratie à en faire autant. Mais, en fin de compte, la réputation de la ville est encore préservée grâce à une population éduquée et fidèle à ses principes qui demande simplement que ses droits et ses libertés soient respectés et protégés.

Article originally appeared in L’Echo on 24 September 2019.